jeudi 6 avril 2017

Un Chant d'Evocation.




Il regarda droit devant lui,
Au bout de l’horizon était une montagne ;
Où la lune a brillé, l’étoile luit.
Ce fut un chant comme le vent qui gagne
En s’enflant peu à peu et que l’ombre conduit,
Un chant de sapins noirs et de hautes fougères
La nuit venue au bord d’une clairière,
Le chant de tous les châtaigniers
Et des chênes si vieux qu’ils sont presque oubliés,
Un chant où bruissaient les feuillages
De tous les bois au cours des âges
Et des arbres à l’unisson
Du coudrier jusqu’à l’ormeau,
Comme du hêtre et du bouleau.


Et puis il regarda un champ et sa moisson
Et ce fut un chant de vergers,
Un chant de vignes, de maisons,
Chant de jardins, de potagers,
Un chant de fleurs et de prairies,
Un chant d’aulnes, de haies fleuries.


Puis il regarda la rivière
Et ce fut un chant de ruisseaux,
De fleuves roulant sans défaut
Dix mille printemps de lumière,
D’étangs aux reflets de sagesse,
De sources murmurant sans cesse,
De fontaines autant qu’il faut

Et celui qui chantait sourit
Comme celui qui vous l’écrit.

                               ***

mercredi 5 avril 2017

A celui qui craint pour la langue française.





Ce que vous exposez comment s’en défâcher[1] ?
Votre peine est la mienne et pourtant ce partage
Bien loin de l’alléger, la grandit d’avantage,
Voici pourquoi, Monsieur, j’ose vous aboucher[2].

Si le français se meurt de ces mots étrangers
Dont on voit augmenter sans fin le pourcentage,
N’est-il pas nécessaire aux fins d’un sauvetage
De chercher le moyen de l’en bien absterger[3] ?

Et ne prendrons-nous pas, malgré ce qu’il en coûte,
Les mesures qu’il faut pour nous frayer la route
Vers la riche forêt de « Pas Encore Dit » ?

Allons cueillir ces mots qui feront nos délices,
Ragoûtons[4] notre oreille et moins abalourdis[5]
Bâillonnons songe-creux comme songe-malice[6] !

                               ***


[1] Défâcher : s’apaiser, perdre sa colère.
[2] Aboucher : aborder quelqu’un.
[3] Absterger : purger, nettoyer une plaie.
[4] Ragoûter : renouveler l’appétit.
[5] Abalourdir : abrutir, rendre stupide.
[6] Songe-malice : malin qui s’applique à faire quelque mauvais tour.

Toutes ces définitions sont tirées du dictionnaire de Furetière (XVIIe siècle).

mardi 4 avril 2017

Matin d'Hiver.




Tôt le matin, le long des quais
A l’heure où l’hiver se complaît
Aux cendres bleutées du silence,
Un passant lentement s’avance,
Tôt le matin,  le long des quais.

Depuis le temps, je le connais,
Il va marchant sans impatience,
Tôt le matin, le long des quais
A l’heure où l’hiver se complaît
Aux cendres bleutées du silence.

Et quant à dire ce qu’il fait
Et quant à dire ce qu’il pense,
Peu vous importe et je me tais
Tôt le matin, le long des quais.

                               ***

lundi 3 avril 2017

Encouragements.





A vous et moi qui sommes dans l’histoire,
Dans un de ces moments très délicats,
A vous et moi qui resterons sans gloire,
Dont aucun manuel ne fera cas
Quand on se penchera sur cette époque,
A vous et moi qui n’avons pas le choix
-Heurs et malheurs, croyez-vous qu’on les troque
A volonté ? Non. Cela va de soi-
A vous et moi que d’innombrables sages
Chapitrent fort et traitent de bien haut,
Prêts à s’enfuir si la barque prend l’eau,
A vous et moi, seuls auteurs de ces pages
(Sans trop savoir ce que chacune vaut),
Et à tous ceux qui feront ce qu’ils peuvent,
A vous et moi, qui ferons ce qu’il faut
Sans que la grande Histoire s’en émeuve,
Sans qu'on sache jamais tous nos travaux,
Et bien,
                Je veux souhaiter…
                                               Bon courage !

                               ***

dimanche 2 avril 2017

Nocturne.





La lune, à cette heure, doit se lever,
D’argent doré, d’or argenté, la lune,
Et son reflet sur l’obscure lagune
Dont tous les amants du monde ont rêvé.

Les jours et les nuits sont mesquins ailleurs,
Comme les mots qui se feraient poèmes
Sans y penser, sans doute à l’instant même
Ici, poèmes parmi les meilleurs.

La paix sur toi, Marc, mon évangéliste…
Fragments de lune, écailles sur les flots,
Non, rien de tel ! Surtout pas de grands mots,
La mer est loin et cette nuit est triste ;

Par eux-mêmes les mots que sont-ils ? Rien.
Il est très tard et là-bas à cette heure
Seul le murmure de la mer demeure
Et ce qu’il dit qui le dit aussi bien ?

                               ***

Magnolias.



Dessus les magnolias où les fleurs s’amoncellent,
Où le printemps s’attarde en oubliant demain,
Flotte comme un reflet des beautés éternelles ;
Dessus les magnolias où les fleurs s’amoncellent.

Ce qu’un pétale seul de nuances révèle
Fait assez pressentir l’au-delà de l’humain ;
Dessus les magnolias où les fleurs s’amoncellent,
Où le printemps s’attarde en oubliant demain.

                               ***

Les Trois Amis. Sonnet grinçant.



Nous sommes trois amis qui nous réunissons,
Les mêmes souvenirs d’autrefois en partage,
Pour en sourire ainsi qu’on fait d’un bavardage
Dont chaque mot,  pourtant, nous dit que nous passons.

N’y évoquons-nous pas ce que nous délaissons,
Par la force du temps, par la force de l’âge,
Sans nous y arrêter,  pour paraître un peu sage
Et ne pas trop montrer ce qu’au fond nous pensons ?

Chacun des trois voit bien le temps sur le visage
De ses deux compagnons. Il le voit et je gage
Qu’en le voyant il pense avant tout à la mort..

Cette mort avant-hier qui semblait si lointaine,
Dont le jour est caché mais dont l’heure est certaine,
Chacun se demandant qui s’en ira d’abord.

                               ***