jeudi 9 mai 2019

Equivoque.




Brumes du soir ou du matin,
Moi qui préfère l’équivoque,
C’est bien volontiers que je troque
Le précis contre l’incertain.

Charme de l’ombre entraperçue
Qu’on ne peut suivre du regard
Et qui vous laisse pour plus tard
Ce regret des amours déçues…

Tous ces « peut-être » d’un instant
Qui sacrifient à l’éphémère,
Ces illusions douces-amères
Vous disent peu mais donnent tant.

Brouillard, incertaine promesse
Des horizons qu’on entrevoit
Au gré du songe de son choix,
Faut-il qu’un enchantement cesse ?

                               ***

mercredi 8 mai 2019

Conte d'un autre Hiver.




C’était la fin d’après-midi,
Les arbres étaient blancs de givre
Et nous étions un vendredi.
L’Hiver semblait sortir d’un livre,
L’un de ceux que j’aimais, enfant,
Rempli de ces vieilles légendes
Que je me redis maintenant
A voix basse sans qu’on l’entende..

Il était une fois une bergère
Qu’aimait un petit ramoneur[1]
Malgré le Chinois son grand-père…
Il était une fois, lecteur,
Une vendeuse d’allumettes[2]
Qu’un matin d’Hiver sans émoi
On retrouva dehors, seulette,
Souriante et morte de froid…
Il était une fois.

                               ***                       


[1] La Bergère et le Ramoneur : conte de Hans Christian ANDERSEN.
[2] La petite Vendeuse d’Allumettes : conte de Hans Christian ANDERSEN.

Un regard au printemps.




Au printemps qui tourne les têtes
Les amants se couchent très tard
Et bien des nuits sont jours de fête,
Au printemps qui tourne les têtes.

Chacun son espoir et sa quête,
Moi je ne cherche qu’un regard ;
Au printemps qui tourne les têtes
Les amants se couchent très tard.

Un regard, cela semble bête,
C’est pourtant la meilleure part
Car je souris du mot « conquête »
Au printemps qui tourne les têtes.

Poursuive qui veut jusqu’au faîte,
Il ne connaît rien à son art ;
Au printemps qui tourne les têtes
Les amants se couchent très tard.

                               ***

lundi 6 mai 2019

Chanson cavalière.



(Fortifications de l'ancien port de Brouage - Charentes Maritimes.)
   
Il pleut, il pleut sur la frontière,
Venez y chanter ma chanson,
Il en est peu, il n’en est guère
Qui fasse aussi peu de façons !

C’est un refrain de vivandière[1],
De lansquenets ou d’estradiots[2],
De soudards et de mercenaires
Et de tous les humeurs de piot[3].

Dans cette campagne étrangère,
Il pleut, il pleut sur nos gabions[4],
Il pleut sur la ville et la guerre,
Il pleut sur l’âme[5] des canons.

Il pleut aussi sur les cornettes[6]
Des braves cavaliers du roi,
Sur leurs officiers qui s’embêtent,
Sur les soldats tremblants de froid.

Venez, venez chanter la Belle,
Vous qui passez sur le chemin,
Venez chanter la ritournelle[7]
De ceux qui vont mourir demain.

C’est une chanson sans manières
Qu’on n’entend pas dans les palais,
Une chanson des fondrières[8]
Dont nos peines font les couplets.

Il pleut, il pleut sur la frontière
Où l’on s’adonne à la boisson,
Aux dés plus souvent qu’aux prières
Et moi j’y fis cette chanson.

                               ***       


[1] Vivandière : n.f., synonyme de « cantinière », femme accompagnant les troupes en campagne pour leur vendre notamment vivres et boissons
[2]Estradiot : n.m. Les estradiots sont des mercenaires albanais employés comme cavalerie légère par la république de Venise au XVIe siècle.
[3] Piot : n.m.,  synonyme :le vin, « humer le piot » c’est boire excessivement.
[4] Gabion : n.m., un gabion est une protection constituée d’un panier de grande taille rempli de sable ou de terre. On disposait plusieurs de ces dispositifs pour protéger, par exemple, des postes de guet ou des canons.
[5] L’âme d’un canon est la partie creuse de son tube, l’expression est employée ici pour désigner le canon lui-même.
[6] Cornette : ici, n.f. désignant un drapeau de forme carrée arboré par une compagnie de cavalerie dans les armées de l’Ancien Régime.
[7] Ritournelle : n.f., ce terme désigne en général une chanson répétitive et monotone.
[8] Fondrière : n.f. désigne les trous emplis de boue ou d’eau de pluie que l’on pouvait trouver sur les routes non pavées autrefois.