mercredi 29 janvier 2020

In memoriam.



(Venise.)

Je n’ai pas oublié la dernière heure,
Trente cinq ans au hasard du destin
J’ai poursuivi d’identiques desseins :
Il ne faut pas que notre idéal meure.

On nous disait : « Vous n’êtes pas sérieux,
Croyez-vous que l’on peut vivre une vie,
Vraiment, de roman et de poésie ?
L’argent seul compte et ce monde est sans Dieu. »

Ils avaient tous la Raison pour maîtresse
Et quel bon sens chaque jour les guidait !
Nous les suivions et le reste attendait
Mais leur Raison faisait notre détresse.

Tu es parti en emportant ces mots
Qui nourrissait ta plus chère espérance,
Une œuvre en vain, demeurée en souffrance
Que je reprends pour l’achever bientôt.

                        ***

Mais où sont les neiges d'antan ?



(Strasbourg - Quai des Pêcheurs.)

Peu de givre, pas de flocons,
Tel est l’hiver dans cette ville,
Un hiver doux mais un peu long ;
Peu poétique mais servile,
Il ne plairait pas à Villon.

Pas de verglas, pas de glaçons,
C’est un hiver faible et débile,
A peine une « demi-saison »
Et le décrire est inutile :
Il ne plairait pas à Villon.

Comme il y pleut sur tous les tons,
Crachin, bruine, averses fébriles,
Il pourrait plaire aux hannetons,
Qui sait ? peut-être aux crocodiles ;
Il ne plairait pas à Villon.

Sans neige, la forme et le fond
D’un hiver bien né se défilent,
Il n’est plus digne de ce nom ;
Je puis écrire en codicille :
Il ne plairait pas à Villon.

                               ***

Cinq heures l'après-midi.




Cinq heures de l’après-midi,
Mon balcon, le ciel sur la ville
Et ce chant d’oiseau qui redit
L’été joyeux, l’été futile,
Les jours heureux, les jours qui vont
Danser, légers, au bras des rues
Quand le crépuscule se fond
Aux ombres ternes des statues.

J’ai dit aux lys enfin éclos
Dans le terreau des jardinières
Après tant de mois de repos :
« Vos fleurs sont autant de lumières
En contrepoint de ces murs gris
Qui regardent tous en arrière
D’innombrables hivers aigris
Au miroir triste des gouttières ».

« Croissez, chatoyants de couleurs,
Et multipliez les nuances,
De même, poussez en hauteur,
Vous savez bien quelle importance
Pour les sans-jardins ont les fleurs,
Et que l’été soit abondance
Des balcons jusqu’au fond des cours
Quoique ils ne soient guère faits pour. »

                        ***